je suis pas prof de français
mais bon:Thierry Bedard questionne l'étrangèreté du réel - de l'autre, des choses, de l'événement -, mettant à l'épreuve nos représentations. Son engagement sur la scène, en faisant apparaître d'autres perspectives, d'autres possibilités de représentations que celles plutôt tautologiques que martèlent les médias, cherche à révéler une dimension autre au réel, faisant percevoir un outre-monde au monde occidental. C'est pourquoi, pour ce nouveau cycle, De l'étranger(s), il souhaite aller à la rencontre d'auteurs qui viennent de pays en souffrance - tel Nuruddin Farah, Somalien, Janane Jassim Hillawi, Irakien, Salim Barakat, Kurde Syrien, Mia Couto, Mozambicain... Il passe commande auprès d'eux pour qu'ils fassent part de leur perception de l'état du monde. Ce ne seront probablement pas « des essais » pour ces auteurs qui pensent « avec la fiction, avec le rêve... », précise Thierry Bedard, mais « cela pourra être des entretiens, des bouts d'histoires, des correspondances... » Il s'agit de monter en parallèle ces textes parmi d'autres, extraits de leur oeuvre déjà écrite. Ce parallèle n'est pas une contrainte ; Thierry Bedard se réserve d'aborder ces questions selon les formes qui lui semblent propices. Pour l'opus 1, il s'agissait d'un texte d'Alain Kamal Martial, L'Epilogue des noyés. Une sorte de « direct » que Thierry Bedard prévoit pour d'autres textes réagissant à un événement. Le théâtre mobile qu'il a fait réaliser à partir de containers pour bateaux en serait le trait d'union... Un musée des langues constitue l'opus 2 de ce nouveau cycle, qui s'affronte plus directement à cette question de l'autre. Moins « autrui » qu'une qualité, qu'une possibilité, qu'un devenir, l'autre est plus une fonction du soi, fonction dédiée à l'autre, qui nécessite de s'écarter pour lui faire de la place, de libérer de l'espace, de s'écarter (de soi). Fonction d'un « s » (le s de « soi ») qui est peut-être le sens ultime et secret de cette parenthèse dans le titre de ce cycle De l'étranger(s), qu'on pourrait ainsi lire « de l'étranger, fonction du soi ». Qu'il s'ouvre (presque) avec Un musée des langues et à l'adresse des enfants rappelle que l'altérité première est celle de l'enfant. Thierry Bedard la reconnaît, bien qu'il ne s'adresse pas à ces autres-là avec des contes, des marionnettes ou du cirque, mais, par exemple, avec l'extrait d'un texte d'Edgar Morin (dans un journal distribué), et surtout avec un théâtre de l'enfance qui peut être considéré comme une critique du théâtre pour enfant. Cela, il le fait à travers une adresse secrète, presque cachée, à une enfance archaïque, malgré ou par-dessus l'environnement scolaire et la surveillance des enseignants. Entre parodie de conservatoire naturel et musée contemporain, la représentation se déroule certes en jouant les enfants, selon la convention propre leur âge, avec les histoires de Père Noël ou de trains fantômes. Au Musée des langues, on joue à la visite d'exposition avec une guide qui se présente comme linguiste : visite où des panneaux-surprises s'ouvrent sur des objets qui évoquent quelque collection surréaliste, voire justement l'atmosphère des trains fantômes, d'où surgissent des motifs d'horreur tels des diables de leurs boîtes : ici, un squelette en tailleur avec pour seule « chair » des zones moulées, représentant les aires neurologiques dites de Broca et de Wernicke (ce qu'affirme la guide), un curieux arbre des racines linguistiques ou un emboîtement de postes radio... Mais la mise en scène ne permet pas aux instances surveillantes (les enseignants) de diriger le regard des enfants, ni leur corps ; les spectateurs doivent se tourner en tous sens pour suivre les zigzags de la guide, se déplacer, s'asseoir et se relever individuellement, et non en groupe. Leurs regards s'émancipent, se désolidarisent, retrouvent une subjectivité ; parallèlement, de l'incrédulité se fait jour. Dès la présentation par la guide des immenses containers pour bateaux comme « ayant fait le tour du monde », quelque chose se trouble - scène d'un fabuleux trop consacré, trop général... pour être crédible. Et quand Franck Koumba apparaît au centre d'une sorte d'« aquarium » de musée d'histoire naturelle et parle tour à tour en anglais, en français, en lingala (sa langue maternelle), avant de s'enfuir et de se frayer un passage entre les enfants en leur disant quelque chose d'intraduisible(1), la visite vacille. Qui est-ce ? Un personnage ? Du théâtre surgit, et plus que cela : un excès, un théâtre dans le théâtre, un affect de vérité, un passage à l'acte. C'est un théâtre qui résonne avec « coup de théâtre » - au sens d'événement. Quelque chose de réel arrive aux enfants. Ils l'éprouvent et en même temps un écart s'instaure avec l'éprouvé. « Est-ce fait exprès ? », se demandent-ils, doutant de l'affolement de leur guide, qui en fait un peu trop. Le théâtre provoque une relative incrédulité, qui n'est pas un déni catégorique, ni un athéisme : il reste de l'ombre, de l'ignorance, de l'espace en dehors du théâtre. Incrédulité ici vis-à-vis du discours culturel et scientifique qui est apparenté à l'espace théâtral, à une mise en scène du langage sur le langage - incrédulité que la bande sonore soutient, venant en écho au travail des comédiennes, elles-mêmes se situant en écho l'une de l'autre.
Des extraits de chants dans des langues rares sont diffusés et laissent entendre avec les bruits de fond des milieux linguistiques comme milieux originels, naturels, comme des natures : la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l'Amazonie, etc. Ils font aussi théâtre : leur audition transmet leur force sauvage, excès échappant à la possibilité d'une analyse réduisant le monde à la raison calculante. S'il est possible de décrire les systèmes de phonation, il est impossible d'expliquer en revanche comment telle langue est venue à l'esprit de telle tribu. Lorsque la guide linguiste bute sur le nom d'une sommité professorale, « Susan Savage », et prononce Sauvage, les enfants rient ; une personne qui aurait pour patronyme l'adjectif désignant ce qui n'est pas domestiqué serait une professionnelle de la « linguisterie » (Lacan), dont le projet est de domestiquer la langue, de la rendre inoffensive, c'est-à-dire prévisible ? Allons bon ! Il y a une poussée sous les langues, une énergie corrélée aux lieux où elles résonnent. Poussée qui jouit vertigineusement d'elle-même dans ces chants étranges ou ce parler d'une chamane. La pulsion linguistique, renvoyant au cri, au manque, à la souffrance, à la naissance, traduit un désir de communication qui, comme Bataille l'a souligné, lutte contre les séparations ou les antagonismes dans l'intuition qu'il existe un cosmos où tout est en lien, et où il y a du sacré. Elle fait entendre aux enfants un écho enfoui qui hèle quelque chose en eux, d'encore lié à la nuit, de sensibilisé au mystère de la venue au monde. Et en même temps, elle laisse entendre que le milieu urbain contemporain et ses bruits de fond reflètent un certain rapport au langage d'où le sauvage - le désir ? - ne peut être que chassé, pour ne pas dire nié ou évacué.
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